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Benzema ou le déferlement absurde de haine

Beaucoup d’encre a coulé suite à l’Interview accordé par Karim Benzema à la Marca. Des papiers intéressants pointant du doigt la maladresse des propos tenus et puis des sorties médiatiques sanglantes aussi bien sur les réseaux sociaux que sur les pages facebook de nos figures politiques bien-pensantes, plus enclines à s’émouvoir des paroles tenues par un footballeur que par celles de leurs propres dérapages. Nadine Morano, Marion Maréchal Le Pen, Robert Ménard, un concentré d’exemplarité qui a déclaré la guerre à Karim, ce parvenu. Eux les hommes de paix qui aiment la France plus que Karim. Tous réunis main dans la main pour faire monter le parasite sur l’estrade de la pendaison.

Construire son opinion grâce aux Experts Twitter c’est possible !

A peine quelques bribes de l’ITW dévoilées ont suffi à quelques internautes pour allumer la flamme. Pas celle du Front National. Pas encore. Sans prendre la peine de se procurer l’échange dans son intégralité, ces quelques passages bien gardés ont permis à de premiers intellectuels de trancher la question Benzema. Il mérite la lapidation et puis la sanction choisie le renverra directement à sa provenance, pouvait-on lire, traduire.

Il y a les journalistes et puis il y a les experts Twitter. L’expert Twitter est certainement le plus haut gradé parmi ces deux catégories. Sans diplome, il possède un certificat d’excellence et bénéficie d’une légitimité incroyable qui lui permet d’opérer depuis sa chambre sans le moindre fondement. Contrairement au journaliste lambda qui peut être bon ou mauvais, l’Expert Twitter est lui par défaut excellent. Le journaliste peut se tromper, l’expert Twitter lui a toujours raison. Le journaliste doit parfois plonger dans l’analyse, l’Expert lui s’épanouit en pataugeant dans le jugement. Le journaliste doit s’informer, citer ses sources, l’Expert Twitter n’a pas cette obligation et peut citer sa mère la grande pute pour appuyer son argumentation. Quelques RT et le public est conquis. Bientôt la race des journalistes disparaitra quand celle des Experts Twitter proliférera comme les Experts Terrorisme ont proliféré après le 11 septembre après avoir appris par coeur quelques mots belliqueux en arabe et s’être délecté d’un thé à la menthe à la grande mosquée de Paris.

Récupération politique 

A la limite l’Expert Twitter n’est pas dangereux lorsque son expertise s’arrête aux frontières de sa TL. Mais lorsqu’elle va dans le sens des personnalités toutes aussi plus intelligentes que les autres il y a de quoi s’interroger. Evidemment avec ou sans les réactions d’internautes, Morano et la famille Le Pen auraient réagi. Il n’existe peut-être même pas de lien direct ni de volonté réel d’influencer. Une bonne partie de l’opinion publique leur a servi la soupe et a fini par diner à la même table. Avec en dessert les mêmes méthodes fait d’amalgames douteux et indigestes.

Valls qui réclamait « Quelques whites et quelques Blancos » lors d’une brocante à Evry pour adoucir un paysage pas assez blanc à son gout, Morano qui n’a de cesse de nous répéter qu’elle a une « meilleure amie plus noire qu’un arabe« , on vous épargnera les dérapages des autres mais si il est facile de croire en leur sincérité, il est difficile de prendre leurs leçons d’exemplarité aux sérieux.

L’opinion publique a beau les moquer, les injurier, une bonne partie a utilisé le même processus de réflexion ce mercredi pour se bâtir son opinion. Raccourcis tendancieux et avis tranchés, construits à la hâte dans l’émotion et sans le moindre recul. Et surtout sans la moindre lecture.

Les invectives foireuses et amalgames ridicules ne sont hélas pas la propriété d’un seul camp. Debbouze et Cantona y allaient de leur habile exégèse, n’hésitant pas à parler de climat délétère et raciste les quelques jours précédant cette nouvelle polémique. Si leurs récentes sorties sont aussi infondées que malhonnêtes, elles en disent long sur un climat de plus en plus pesant en France. Le procès d’intention. Et ce dernier est établi dans les deux sens. Le discrédit est jeté sur la classe politique qui à son tour la jette sur une catégorie de footballeur. Chacun se renvoie la balle. La France raciste d’une part, les « Arabes » férus de victimisation de l’autre. L’idéologie est binaire et réunit tous les ingrédients pour un affrontement inévitable. Et pourtant.

The Walking Benz

On a assez parlé de Benzema et de ses errements. Une affaire judiciaire est en cours et il appartient à la Justice et à elle seule de trancher. Innocenté ou non, chacun est responsable et de ses actes et personne n’ira pleurer son sort. Qu’il soit coupable ou non, tout le monde s’accorde à dire que cette affaire aura causé du tort à beaucoup de monde, du tort à un joueur, à lui même et au sélectionneur qui a du faire face à une situation compliquée. Mais cette nouvelle ITW a permis de réveiller tous les grands morts qui n’attendaient que ça pour s’adonner aux plaisirs simples de la nécrophilie. Le numéro 9 étant déjà enterré depuis l’affaire de la sextape dont le cercueil fut largement soutenu par une grande partie de la population ne souhaitant pas le revoir sous le maillot bleu (sondage Ipsos sur 1000 personnes interrogées).

Autopsie faite du personnage, levons l’ancre sur les conclusions à la fois douteuses et hâtives de cette nouvelle polémique pour y faire remonter à la surface une opprobre injustifiée et calomnieuse.

Du contenu et de son contenant

Benzema a-t-il eu tort de parler à quelques jours de l’Euro ? Là encore les pères fondateurs de la moralité ont hissé très haut l’étendard du jugement. Si le timing (moment choisi en anglais, ndlr) interroge il ne doit pas nous faire oublier deux choses . 1) le Real Madrid vient de remporter le 11ème titre de C1 de son histoire. 2) Benzema n’a fait que répondre à une sollicitation d’un journal pro-madrilène. Contexte établi, la sortie de Benzema apparait comme moins calculée. Encore fallait-il prendre le soin de planter le décor et faire comprendre qu’on ne commente pas une actu chaude après l’Euro juste pour ne pas froisser la sensibilité de certains.

Benzema a-t-il réellement dit que la France était raciste ? A aucun moment de l’ITW, l’attaquant madrilène ne dit cela contrairement à ce qu’affirme Nadine Morano (entre autre) qui ne boude pas son plaisir à parler d’une France de race blanche de manière décomplexée. En effet à la question de la Marca « Croyez-vous que Deschamps ou le président de la FFF ont pris la décision sous la pression, contre leur volonté ? Parce qu’ils vous ont toujours tendu la main. Croyez-vous que Deschamps est raciste, comme l’a suggéré Cantona ? » ,  Benzema répond clairement « Non je ne le pense pas. » avant d’évoquer d’abord des pressions d’une partie de la France qui serait raciste. Ces pressions identitaires existent évidemment, elles ont fait annuler la présence de Black-M à Verdun (on les remercie infiniment pour ça). A-t-il donc faux lorsqu’il avance cela ? Personne ne peut affirmer le contraire mais personne ne peut lui donner raison également, les pressions affluent de tout bord. Sa réponse, au départ maladroite car sans réel fondement, va ensuite pointer du doigt d’autres éléments que nos personnalités politiques n’ont pas jugé pertinents de relever. Il y parle de la pression exercée par la presse, les journalistes responsables selon lui d’inventions mensongères à son sujet. Benzema évoque également les sondages équivoques à peine orientés le poussant au ban. Bref autant d’éléments que nos ambassadeurs de la bienséance se sont bien gardés de mentionner. On dira que Benzema accuse la France d’être raciste. Point. Appuyé par des déclarations sensationnelles comme celle de Bruno Lemare au micro de BFM « la France n’est pas un pays raciste » et le tour est joué. Un raccourci éhonté qui surfe sur la polémique Debouzze-Canto qui l’est tout autant.

Benzema n’aime pas la France ? Si bien qu’à la question « Griezmann jouera l’Euro et pas vous, allez-vous suivre la compétition ?« , Karim Benzema répond « Oui parce que j’aime le football et l’Euro (attention il est pour l’Euro donc contre un retour du Franc, ndlr). J’aurai aimé la jouer pour mon pays. » avant de dire au journaliste qui lui demande ensuite si c’est un des moments les plus difficiles de sa carrière « il y a déjà eu ce coup dur en 2010 avec la CDM mais là l’Euro à la maison c’est encore plus dur« . Difficile de croire que Benzema hait la France avec de pareilles déclarations.

Evidemment Benzema n’est pas non plus tout blanc durant cet ITW lorsqu’il évoque Valbuena en l’accusant d’avoir joué un role dans cette affaire et de ne pas avoir dit toute la vérité. Si encore une fois la véracité de ses propos est impossible à vérifier, la sortie est tranchante, pas des plus élégantes et pouvait être évitable même sil elle est potentiellement nourrie d’injustes frustrations.

Gilles Verdez déclarait hier encore sur BFM « Karim Benzema est devenu le symbole de la non intégration de la société française« . On s’offusque ? Sans faire offense à la profession Benzema est footballeur et non journaliste, figure politique ou intellectuel. Il ne siège pas au gouvernement et finalement il n’est pas plus maladroit que ses détracteurs en terme de communication.

(merci à FM Boudet  pour les traductions faites sur l’ITW de la Marca)

 

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Mr Minutes

Retraité et ex-taulard de la J-League, je trinque à ma liberté conditionnelle chaque jour. Surnommé "le Tigre" par National Géografic et par mes pairs, j'emmerde tout ceux qui ne sont pas d'accord avec moi même quand ils sont d'accord.
C'est dire, mon sens du discernement et ma capacité à raisonner dans l'inconnu.

Grosse expérience en journalisme, j'ai été Rédac Chef de l'Equipe, de France Football, et Mickey Magazine (rubrique sport).

Grosse légitimité pour parler foot avec ton beau-père.